En résumé
- Dans les années 1970, le riacquistu remet le corse en création, entre chants anciens, textes nouveaux et guitares.
- La paghjella unit trois voix sans instruments, transmise oralement avec des variantes locales ; l’UNESCO l’inscrit en 2009.
- Tu entends aussi chjama è rispondi, lamenti et cetera : la polyphonie ne résume pas l’île.
- I Muvrini et A Filetta mêlent héritage et créations contemporaines, des scènes corses aux publics internationaux.
Aujourd’hui, la musique corse mêle polyphonies héritées et créations ouvertes aux scènes du monde. Mais entre transmission fragile et envie d’innover, son évolution ne se résume pas à préserver des chants anciens.
Je t’en fais suivre le fil, des premiers élans du renouveau aux créations d’aujourd’hui.
Dans les années 1970, le riacquistu réinvente la musique corse
Un renouveau culturel né sous tension
Dans les années 1970, le riacquistu, ou « réappropriation », redonne voix à la musique corse. Il porte un projet culturel, linguistique et politique : retrouver une voix insulaire et bâtir l’avenir avec elle.
La transmission est pourtant fragilisée. Les guerres, l’exode rural, le départ des jeunes et la place dominante du français réduisent les occasions de chanter dans les villages. La paghjella, autrefois chantée dans la vie religieuse, agricole et sociale, ne se maintient que dans quelques communautés.
Les jeunes artistes reprennent d’anciennes mélodies et écrivent de nouveaux textes. Ils y ajoutent guitares, percussions et sons folk ou rock. La tradition sort de sa vitrine : elle redevient une musique bien vivante !
Des collectes pour garder la mémoire des chants
Pour créer, il faut d’abord écouter. Dès 1948, Félix Quilici enregistre des chants et recueille la mémoire orale. Ses collectes, dont des paghjelle chantées à Rusiu, font mieux connaître la musique corse. La radio et les archives sonores diffusent ensuite ces enregistrements au-delà de la région.
Dans les années 1970 et 1980, chercheurs et associations poursuivent ces enquêtes.
Ils recueillent notamment :
- des chants sacrés et profanes ;
- des veillées et des récits de vie ;
- des joutes improvisées.
À Pigna, l’association E voce di u cumune réunit plus de 160 heures d’enregistrements. Numérisé, ce fonds est mis en ligne en 2008.

Ces archives gardent les voix, mais aussi les mélodies, les accents et les façons d’entrer dans le chant. Elles révèlent les variantes de chaque village. Comme les chants se transmettaient surtout à l’oral, les enregistrements servent de carnet sonore.
Les chants circulent aux veillées, aux fêtes, dans les associations et lors des rencontres au village. Les artistes vont écouter les anciens, puis font découvrir ces chants à un public plus large. La musique passe ainsi des moments partagés aux scènes.
Canta U Populu Corsu donne l’élan
Au cœur de ce renouveau, Canta U Populu Corsu devient le groupe emblématique. Son premier noyau réunit Jean-Paul Poletti, Petru Guelfucci, Minicale et d’autres chanteurs. Le groupe se forme en 1973. Il collecte d’abord des chants, puis compose ses propres morceaux.
Canta U Populu Corsu fait aussi vivre la langue corse et porte des textes politiques et sociaux. Le groupe remet le chant au cœur de la vie publique, des villages aux fêtes et aux salles de spectacle. En 1981, il joue jusqu’au Théâtre de la Ville à Paris.
Dans son sillage, d’autres groupes se forment.
Trois formations dans le sillage du renouveau
- I Chjami AghjalesiFondé à Bastia en 1977 par des lycéens et des étudiants, le groupe mêle chants traditionnels, polyphonies et textes engagés.
- A FilettaLa formation voit le jour en 1978 avec la volonté de contribuer à la sauvegarde du patrimoine oral.
- I MuvriniFormé autour d’Alain et de Jean-François Bernardini, le groupe s’inscrit dans la même dynamique avant d’élargir progressivement son public.
Le répertoire change vite. Les artistes reprennent des chants anciens et en composent de nouveaux. La guitare s’installe, les sons se rapprochent de la chanson et du rock. La polyphonie devient un point de départ, sans règle à suivre à la lettre.
La paghjella, une polyphonie codifiée, profane et liturgique
Trois voix, un ordre précis
La paghjella se chante à trois voix, le plus souvent masculines, sans instrument. Elles entrent dans un ordre précis.
Les trois voix de la paghjella
- a segondaa segonda ouvre le chant et porte la mélodie ;
- u bassuu bassu vient la soutenir ;
- a terzaa terza, la voix la plus aiguë, ajoute une nouvelle couleur.
J’aime la sonorité unique de ces voix. Elles ne chantent pas les mêmes notes comme dans un chœur classique. Elles s’emboîtent avec un léger décalage, créant frottements, échos et résonances. La langue, les syllabes et le lieu changent aussi le phrasé.
Une transmission orale et des variantes locales
Chaque chanteur connaît sa partie, mais il n’y a ni partition ni chef de chœur. Tu apprends en regardant, en écoutant et en répétant avec des chanteurs plus aguerris. La mémoire et l’écoute font tout, pas la théorie.
Le répertoire change d’un village à l’autre. Rusiu, Sermanu et Tagliu-Isulacciu ont chacun leurs versions, leurs textes, leur façon d’articuler et de mener la mélodie. Tu reconnais la même paghjella, mais chaque communauté lui donne sa couleur.
Le corse domine le répertoire, mais tu peux aussi entendre du sarde, du latin et du grec. Ces langues se trouvent notamment dans les chants liturgiques et les textes liés à l’histoire méditerranéenne de l’île.
Du sacré au quotidien
Tu peux entendre la paghjella à la messe, en procession ou pendant une fête. Elle se chante aussi au bar, sur une place de village, à une foire agricole ou entre amis. Les mêmes voix résonnent ainsi à l’église comme dans la vie courante.
Une pratique à sauvegarder
La pratique a décliné quand les jeunes sont partis et que les chanteurs sont devenus moins nombreux. En 2008, le répertoire est appauvri, les chanteurs vieillissent et la transmission entre générations est rompue.
En 2009, l’UNESCO inscrit le cantu in paghjella sur sa Liste de sauvegarde urgente. Cette reconnaissance fait connaître la pratique et soutient sa documentation, sa transmission et son enseignement. Pour moi, elle rappelle que la paghjella est une tradition vivante, pas un joli spectacle pour les visiteurs.
Le plan de sauvegarde mise sur l’apprentissage auprès des jeunes, la documentation des répertoires et une bibliothèque sonore nourrie par les archives familiales.
- renforcer l’apprentissage auprès des jeunes ;
- documenter les répertoires ;
- créer une bibliothèque sonore alimentée par les archives conservées dans les familles.
Les recommandations insistent aussi sur la diversité des chants. Elle est menacée si tu ne retiens que les morceaux les plus connus.
Du renouveau aux créations contemporaines
I Muvrini élargit la chanson corse
I Muvrini, c’est d’abord Alain et Jean-François Bernardini, deux frères. En 1979, leur premier album, …Ti ringrazianu, rend hommage à leur père. Le groupe mêle chanson corse et polyphonie, puis élargit son son pour les grandes scènes.
Avec Lacrime, paru en 1984, I Muvrini va plus loin. Le groupe garde la langue corse au cœur de ses chansons et ajoute des sons de la pop, de la chanson et des musiques du monde. En 1993, Noi réunit douze compositions originales et le chant traditionnel a cappella Lode.
A Filetta fait de la polyphonie une matière à créer
Fondé en 1978, A Filetta chante toujours le répertoire traditionnel et compose aussi ses propres œuvres. J’aime la façon dont le groupe renouvelle la polyphonie avec des arrangements actuels, des spectacles et des projets qui vont au-delà du concert.
La rencontre avec Bruno Coulais ouvre un nouveau chapitre. Leur travail commence avec Don Juan de Jacques Weber. Il se poursuit dans les films Himalaya, l’enfance d’un chef, Le Peuple migrateur et Comme un aimant.
Au cinéma, les voix corses accompagnent des images de montagnes, de paysages et d’animaux en migration. Ce mélange donne envie de tendre l’oreille.
A Filetta explore aussi le théâtre, la danse et la musique contemporaine. Le groupe prend part à Médée, travaille avec le chorégraphe Sidi Larbi Cherkaoui et crée Mistico Mediterraneo avec Paolo Fresu, trompettiste, et Daniele di Bonaventura, bandonéoniste. La polyphonie nourrit ainsi de nouvelles créations.
Tavagna et les rencontres polyphoniques de Calvi
Tavagna mêle chants profanes, chants religieux, textes nouveaux et instruments acoustiques. Le groupe passe aussi par le jazz, la musique baroque et l’orgue, dans des projets comme Incontru, Alternatim et Messa corsa per i tempi novi.
Les Rencontres de Chants Polyphoniques de Calvi voient le jour en 1989. A Filetta, l’association U Svegliu Calvese et l’ensemble sarde Su Cuncordu e Tenore de Orosei sont à l’origine du festival. Celui-ci accueille ensuite des artistes de nombreuses régions et de plusieurs continents.
En 2026, des artistes américains, iraniens, irlandais, italiens, argentins et vénézuéliens rejoignent notamment A Filetta au programme. Le festival mêle patrimoine vocal, rencontres internationales et créations inédites, comme le projet d’A Filetta avec le collectif coréen Liquid Sound.

Les groupes féminins font aussi évoluer la polyphonie. Donnisulana, puis les Nouvelles Polyphonies Corses, Soledonna et Isulatine prennent place dans un univers longtemps dominé par les hommes. Leurs timbres, leurs arrangements et leur présence sur scène en déplacent les frontières.
La musique corse va bien au-delà de la paghjella
Joutes poétiques et chants du quotidien
La paghjella attire l’oreille, mais elle n’est qu’une part de la musique corse. Découvre aussi le chjama è rispondi, une joute poétique improvisée. Deux voix ou plus chantent a cappella, en langue corse.
Le principe semble simple, mais il faut de l’agilité. Un improvisateur lance une idée, une attaque ou un compliment. L’autre répond en suivant les règles de forme, de rythme, de rime et de bienséance. Chaque joute crée un texte inédit, impossible à reproduire à l’identique.
Tu peux entendre le chjama è rispondi lors d’une fête, d’une foire, d’une rencontre officielle ou d’une veillée. Depuis les années 1980, des ateliers et des rencontres transmettent cet art. Il faut bien maîtriser la langue et avoir l’esprit vif.
Les lamenti font aussi partie du répertoire. Ils disent la plainte, le deuil ou la douleur, et chaque interprétation est personnelle. On y trouve aussi des berceuses, des chants de travail et de fête, ainsi que des chants liés aux confréries et aux cérémonies religieuses.
Des instruments anciens à la cetera
L’île a aussi une riche histoire instrumentale. Plusieurs instruments accompagnent les chansons et les danses :
- la guitare, le violon, l’accordéon et la mandoline ;
- les flûtes pastorales, qui apportent une couleur plus rustique.
Ces instruments ont relié les vieux répertoires aux chansons apparues au XXe siècle.

La cetera, elle, a une place à part. Ce grand instrument à cordes pincées appartient à la famille des cistres. Elle compte en général huit chœurs doubles, soit seize cordes. On en joue avec un plectre. Autrefois, elle accompagnait les chants et les danses.
Au XXe siècle, on cesse presque tout à fait d’en jouer. La dernière pratique connue s’éteint en 1934, à la mort de Francescu Luiggi Succi, à Cervioni. Puis la cetera revient avec le renouveau culturel, la redécouverte des vieux instruments et la reprise de sa fabrication.
Un exemplaire ancien sert de modèle au luthier italien Bartolomeo Formentelli, qui en fait une copie. Présentée à Pigna en 1977, elle accompagne le retour de la cetera. Puis Ugo Casalonga, Christian Magdeleine et d’autres luthiers développent sa fabrication en Corse.
La cetera se fait entendre dans des concerts et des créations. Elle joue avec le luth, le clavecin et d’autres instruments anciens. Ses cordes donnent encore plus d’ampleur aux voix corses.
Sauvegarder la tradition sans la réduire au folklore
Une visibilité qui comporte des risques
Le riacquistu a sauvé des répertoires, formé des chanteurs et fait entendre davantage la langue corse en public. Son apport est immense. Mais la transmission reste fragile si elle ne se vit plus chaque jour dans les villages, les confréries, les familles et les offices. C’est là que la musique prend racine.
La paghjella montre bien cette tension. Sa reconnaissance internationale la fait connaître, mais en a aussi fait un symbole fort de la Corse. Le risque, c’est de ne garder que quelques chants courts, faciles à programmer, et d’oublier les variantes locales et les répertoires moins connus.
Le risque d’une paghjella coupée de sa communauté
L’UNESCO met elle-même en garde contre une exploitation commerciale et touristique qui couperait le chant de sa communauté. Une paghjella sur scène peut être magnifique, mais elle ne remplace pas l’apprentissage patient entre chanteurs, dans un village ou une chorale.
Le tourisme n’est pas seul en cause. Le désir d’offrir un spectacle clair et accessible peut aussi pousser à folkloriser la musique. Les arrangements, les costumes, la durée des concerts et le choix des textes peuvent peu à peu l’éloigner de ses lieux et de ses usages d’origine.
Des lieux et des pratiques à faire vivre

Les associations font vivre cet équilibre. Elles proposent des ateliers, des collectes, des stages, des concerts et des rencontres entre générations. Les institutions peuvent les aider, financer la mise par écrit et l’enregistrement des chants, et soutenir l’apprentissage du corse à l’école.
La paghjella n’est pas seule à avoir besoin de soutien. Le chjama è rispondi, la cetera, les chants de femmes, les chants de veillée et les formes instrumentales ont aussi besoin de lieux pour se pratiquer. J’y tiens : la musique corse doit garder plusieurs portes d’entrée pour rester vivante.
De l’île aux scènes internationales

Ces concerts permettent aux Corses partis vivre ailleurs de retrouver leur langue et leurs chansons. Ils attirent aussi des auditeurs qui n’ont pas de lien familial avec l’île. Pour moi, c’est là que la musique corse touche juste : elle ravive des souvenirs et ouvre la porte à de nouveaux curieux.
I Muvrini franchit un cap : le groupe remplit de grandes salles en France et joue dans plusieurs pays d’Europe. La Belgique, la Suisse, l’Allemagne et les Pays-Bas l’accueillent aussi.
- Belgique
- Suisse
- Allemagne
- Pays-Bas
A Filetta reçoit aussi des prix qui marquent son parcours. Parmi eux, on trouve notamment :
- Un Diapason d’Or.
- Plusieurs Grands Prix de l’Académie Charles Cros.
- Un César pour la musique du film Himalaya, l’enfance d’un chef.
Ces prix saluent des œuvres précises. Ils aident aussi la polyphonie corse à se faire une place dans la musique en France.
À écouter aussi
Les albums de Canta U Populu Corsu, I Muvrini, A Filetta, Tavagna et d’autres groupes sont disponibles sur les plateformes numériques. Les vidéos de concerts te font aussi découvrir leurs prestations loin de la Corse.
Pour moi, la suite est claire : fais vivre cette musique là où elle se transmet. Rejoins une veillée, découvre un atelier, apprends quelques mots de corse et soutiens les associations qui recueillent les chants. C’est ainsi que la tradition reste vivante, diverse et libre.
Foire aux questions
La musique corse est-elle enseignée dans les écoles ?
La langue corse est intégrée à l’offre scolaire, et des associations proposent des ateliers de chant, de musique et d’improvisation. Pour apprendre la paghjella traditionnelle, tu peux surtout compter sur l’écoute, l’observation et la pratique auprès de chanteurs expérimentés. .wwc { –wwc-primary: #3b82f6; }