Un soir de Semaine sainte, en Corse, des hommes chantent debout, sans aucun instrument. Ça surprend : on croit d’abord à une chorale, et ce n’est pas tout à fait ça.
Mais qui sont ces chanteurs, et que chantent-ils exactement ? Je vous explique ce que sont ces chants et où vous pouvez les entendre.
Chants sacrés corses et confréries : ce qui les relie
Un chant sacré corse est un chant de l’Église en Corse, écrit en latin ou en crusca, la langue corse d’autrefois. Ce sont des laïcs, réunis en confréries, qui le portent.
Un soir de Semaine sainte, j’ai entendu des hommes chanter debout, sans instrument. Ça ne s’oublie pas. En Corse, on compte une centaine de confréries, près de 3 000 confrères.
Le cantu in paghjella est profane et liturgique : on le chante à la messe comme à la fête. En 2009, il a rejoint la liste du patrimoine immatériel qui demande une sauvegarde urgente.
Sans chanteurs pour le porter, il risque de disparaître. Les autres grandes familles suivent. Pour ma part, je commence par une procession plutôt que par un disque : c’est là que le chant prend tout son sens.
Quels sont les principaux chants sacrés de la tradition corse ?
Laudes de la Semaine Sainte : Perdono Mio Dio et Pecadori pecadri
Deux chants pénitentiels accompagnent la Semaine sainte : Perdono mio Dio et Pecadori pecadri. Le premier, un cantique italien, demande pardon à Dieu et dit le regret des fautes.
Le second est une laude, un chant de louange : un soliste lance les couplets, et le groupe reprend le refrain. Un soir de procession, au bord de la rue, la foule se mettait à chanter le refrain, moi compris.
Séquences et chants de la messe : Stabat Mater, Kyrie, Gloria, Sanctus, Agnus Dei
Le Stabat Mater est une séquence mariale, un poème latin qui raconte Marie debout au pied de la croix. À Calvi, il accompagne la Granitula, la procession circulaire du Vendredi saint.
Si vous voulez l’entendre dans son cadre, c’est le lieu à ne pas manquer, car le chant y prend tout son sens.
Les pièces de l’ordinaire, ces chants qui reviennent à chaque messe, se chantent aussi en Corse. Voici les quatre à repérer :
- Le Kyrie ouvre la messe par une demande de pitié adressée à Dieu. À Bonifacio, sa mélodie suit une tradition locale, différente de celles du reste de l’île.
- Le Gloria est un chant de louange, qui sert à célébrer Dieu.
- Le Sanctus proclame la sainteté de Dieu.
- L’Agnus Dei invoque l’Agneau de Dieu, celui qui porte les péchés du monde.
Hymnes de fêtes locales : Dio Ti Salvi Antonio à Pioggiola
À Pioggiola, on chante Dio Ti Salvi Antonio lors de la fête.
Dio vi salvi Regina va bien plus loin. Composé vers 1675 par le jésuite Francesco de Geronimo, il devient en janvier 1735 le chant de ralliement des insurgés corses.
On le chante dans toute l’île, parfois à trois voix. Mon conseil : commencez par celui-là, il se retient du premier coup.
Le rôle des confréries dans la vie religieuse et sociale
Une confrérie ne se limite pas à chanter. Elle accompagne les baptêmes, les mariages, les enterrements et les fêtes votives, et elle aide les familles qui traversent une difficulté.
À Bonifacio, j’ai vu un matin des hommes de confrérie aider une voisine âgée à rentrer chez elle après une procession. Saint-Jean-Baptiste veille à donner des funérailles dignes aux plus pauvres. Franchement, c’est plus qu’une chorale.
Dans les années 1980 et 1990, avec le Riacquistu, ce mouvement de redécouverte de la culture corse, les confréries se sont reconstituées. À Piana, la confrérie Saint-Antoine a refait ses statuts en 1982.
À Marignana, Peri et Vicu, des confréries se sont reconstituées, et des femmes et des jeunes y prennent part. Moi, j’irais écouter une répétition à Vicu avant n’importe quel concert.
Semaine Sainte : où le chant accompagne les processions
Le Jeudi saint, à Bonifacio, rendez-vous à l’église Sainte-Marie-Majeure pour les offices des ténèbres. Je suis resté au fond de la nef, et j’ai vu des confrères frapper le sol avec des branches de palmier pendant les matzuchi.

Ensuite, les cinq confréries défilent dans la ville, comme le Vendredi saint. Venez le Jeudi si vous ne pouvez qu’un jour : le bruit des branches vaut le déplacement.
Le Vendredi saint est la journée la plus chargée de la Semaine sainte, voici l’ordre des rendez-vous :
- Le matin, à Calvi, la Cerca.
- Dès 8 h, à Bonifacio, les confréries font leurs processions circulaires et visitent les cinq reposoirs.
- Le soir, à Calvi, la Granitula, et à Bonifacio, les grandes châsses sortent pour les cortèges nocturnes.
Paghjella et chants sacrés : deux répertoires qui se rejoignent
La paghjella sert à la fête du village comme à la messe. Dans l’église, elle se chante sans instruments, pendant les messes et les processions. La première fois, j’ai pris ça pour un chœur de rue.
Dans une paghjella liturgique, a seconda donne le ton et chante la mélodie principale. U bassu l’accompagne, puis a terza enrichit le chant. Chaque voix entre à son tour, dans cet ordre précis.
Le même chant porte la Messa di i vivi, la messe des vivants, et la Messa di i morti, la messe des défunts. À Sermanu et à Rusiu, les deux sont chantées en paghjella. Le lamentu, lui, sert au deuil.
Écoutez l’enregistrement des chanteurs de Sermanu : le Kyrie, le Gloria, le Sanctus et l’Agnus Dei y figurent. Pour un premier contact, c’est à mon sens le plus clair.
Polyphonie ou monodie : des pratiques qui changent d’un village à l’autre
Deux confréries voisines peuvent chanter le même chant sans le chanter pareil. La raison, c’est le versu, la manière locale de chanter une pièce. Chaque village la reprend à sa façon.
J’ai écouté deux villages voisins reprendre le même chant, et je n’ai pas reconnu le second. Mon conseil : écoutez les deux versions à la suite, c’est le plus simple pour les distinguer.
Le Miserere se chante autrement selon le village. À Figarella, il est en monodie ; à Brandu, il est en polyphonie.
| Critère | Figarella | Brandu |
|---|---|---|
| Chant | Miserere | Miserere |
| Manière de chanter | Monodie : une seule ligne mélodique | Polyphonie : plusieurs voix ensemble |
| Ce qu’on entend | Une voix qui porte le chant seule | Des voix qui se répondent et se superposent |
Écouter et retrouver ces chants : albums et archives
Albums et enregistrements disponibles
Deux disques donnent une bonne première idée de ces polyphonies. Cantu sacru, par Chjami Aghjalesi, reste la référence la plus citée, et Polyphonies franciscaines, avec Jean-Paul Poletti et le Chœur d’hommes de Sartène, en propose une autre lecture.
Je les ai écoutés un soir d’hiver, dans une petite église de village, avec les deux pochettes posées sur le banc.
Les voix d’hommes tiennent la même ligne du début à la fin. Mon conseil : commencez par le disque de Sartène, plus facile à suivre pour une première écoute.
Pour aller plus loin, trois disques reprennent ces chants sacrés :
- Chants sacrés polyphonies corses, vol. 1, paru en 2002 chez Olivi Music.
- Chants sacrés polyphonies corses, vol. 2, paru en 2003 chez Olivi Music, dans la continuité du premier volume.
- Chants sacrés et polyphonies corses, Les plus belles voix corses, avec le Kyrie, le Gloria, le Sanctus, l’Agnus Dei et le Dio vi salvi Regina, chantés par Les chanteurs de Sermanu.
Archives d’écoute et collectages en ligne
Pour écouter un chant précis, par lieu et par confrérie, deux archives en ligne vous mènent directement à l’enregistrement :
- Le Repertorium de Voce rassemble des archives sonores anciennes et récentes de chants et de polyphonies corses.
- Le collectage de Figarella et Brandu a été enregistré le 4 avril 1988 à la Casa Musicale, pendant un atelier de Voce di u Cumunu.
- Le Miserere y existe en deux versions : chanté ensemble, puis une version rapide de Figarella qui annonce la sortie du sépulcre.
Retenez l’essentiel : ces chants sont ceux de l’Église, et ce sont des laïcs réunis en confréries qui les portent. Sans elles, il ne resterait pas grand-chose à chanter.
Votre prochain pas, c’est d’aller les entendre sur place. Choisissez une procession de Semaine sainte ou une fête de village, et restez au bord de la rue. Puis écoutez un disque du même chant pour comparer.